par angedestenebres » Ven 11 Fév 2011 15:19
Coucou à tous ! En exclu je vous propose aujourd'hui de lire les deux 1er chapitres de "Angela".
Résumé du Roman
Angela
Angela 16 ans, a un terrible secret.
Traumatisée par le décès de sa mère et de sa meilleure amie, elle vit recluse avec son père car elle est persuadée que les gens qu’elle aime meurent par sa faute. Mais sa vie va changer avec l’arrivée d’Isaac, un nouvel élève à la beauté surnaturelle dont elle va tomber éperdument amoureuse. Angela sait qu’Isaac est condamné à mourir, et elle va tout faire pour le sauver.
J'espère que cela va vous plaire !!!
Je m’appelle Angela. Il paraît que ça veut dire « Messager ».
Je n’ai pas de message à vous donner. Seulement mon histoire. Le hasard est parfois étonnant mais pour moi il n’y en a pas. Tout est écrit, et mon histoire, si incroyable soit elle, est réelle.
CHAPITRE 1
Une vie nouvelle
La pluie tombe à verse. De gros torrents d’eau boueuse arrachent des pans entiers de macadam. Secouée, la route ondule sous les trombes d’eau brunâtre telle une mer agitée par une implacable tempête. Glacée sous le rideau de pluie je regarde la scène, figée dans ma terrible contemplation. Je sais ce qui va arriver. La vague va bientôt se former et rouler sur la voie principale, le tonnerre grondera toujours plus fort sur la route de campagne désertée et bientôt, surgissant à travers la nuit poisseuse et froide, les phares jaunes brilleront faiblement au détour du chemin. La lumière fragile avancera vers les rouleaux hérissés de déchets et de morceaux de bois, puis ce sera le choc. Lourde, brutale, rapide, la vague défoncera le pare-brise de la R5, laissant ma mère s’enfoncer dans les abysses glacés de la mort.
Je reste là, debout au bord de la route, regardant ma mère se débattre pour retirer sa ceinture. L’eau va monter et s’engouffrer dans sa gorge, puis ses poumons se noieront dans des tourbillons d’eau boueuse. Ma mère va à nouveau mourir devant moi, ses yeux noisette m’implorant à travers la pluie battante. Je sais que je peux l’aider, mais la peur m’empêche de faire un pas vers elle. Il y a des choses que l’on ne peut pas supporter quand on est une enfant, il y a des mères qu’on ne peut pas sauver quand on a que huit ans.
- Mademoiselle Davis, nous feriez-nous l’honneur de vous réveiller ?
J’ai sursauté si vivement que mon genou a percuté violemment ma table de travail. Tous les regards se sont tournés vers moi, excepté celui de Debbie, ma meilleure amie qui se cachait sous ses longues boucles rousses. Monsieur Collins, notre professeur d’anglais vieux et acariâtre se tenait devant moi, ses mains noueuses posées sur ses hanches squelettiques, son nez crochu et aquilin me menaçant comme un doigt vengeur.
- Ce n’est pas parce que vous êtes anglaise qu’il faut vous croire dispensée de ce cours Miss Davis ! a beuglé le prof en envoyant une myriade de postillons sur mon classeur couvert de gribouillages.
- Excusez-moi monsieur, ais-je répondu la voix encore empâtée de sommeil.
Le menton pointu de Collins s’est froissé en une grimace immonde, il a fait grincer ses grandes dents et est retourné derrière son bureau, sa chemise mal rentrée dans son pantalon en velours beige attirant les rires de la classe.
La fin du cours s’est passée normalement, Jessica et Maria m’ont jeté des boulettes de papier mâché dans la nuque, tous les garçons m’ont royalement ignorée, et Déborah a évité de m’adresser la parole, trop occupée à vernir ses ongles en rose fluo.
La sonnerie a enfin retentie, m’arrachant à mon cauchemar. Je me suis précipitée dans la foule de lycéens prête à disparaître dans le flot continu de sacs Eastpak et d’Iphones multicolores. Je n’ai pas fait attention à mon amie qui essayait de se frayer un chemin entre les élèves de sixième aussi désorientés que des randonneurs perdus dans la brousse, et les terminales qui marchaient de manière nonchalante, une cigarette collée derrière l’oreille. J’avais besoin d’être seule, de respirer.
Le Lycée Albert Camus est situé à flanc de montagne en pleine Haute-Savoie, c’est mon père qui a choisi cet endroit après le décès de maman. Maman. J’ai retenu mes larmes, consciente d’être certainement observée par cette peste de Jessica. Une chose est sûre, que vous soyez dans n’importe quel lycée, qu’il se trouve à la campagne ou en ville, vous y trouverez toujours un lot de pimbêches. Comme si chaque lycée devait avoir un quota ! Jessica en faisait partie, et moi, l’éternelle endormie, j’étais devenue très vite la cible de toutes ses moqueries.
Croyez-moi, j’aurai préféré ne jamais avoir à dormir de toute ma vie, cela m’aurait empêché de passer mon temps à me morfondre et d’avoir la honte à chaque cours de Collins. Je n’ai jamais souffert d’insomnie et je ne suis pas narcoleptique. Le sommeil peut me surprendre à n’importe quel moment, que je sois à l’école, dans le bus, à table ou en pleine conversation, mes yeux se ferment malgré moi ce qui me plonge dans la torpeur de rêves que je ne maîtrise pas. Je soupirais. A ce moment là de mon histoire, mon plus grand souhait était d’avoir une vie normale et d’être acceptée par les autres élèves de ma classe, mais voilà, je suis une éternelle abandonnée, mes parents ne sont pas mes parents, mon prénom n’est pas le mien, et cet endroit ne me ressemble pas. Rejetée dès la naissance, j’ai vécu pendant cinq ans dans un orphelinat londonien sous le nom d’Anya. Mon père m’avait tout raconté quelques années après la mort de maman, il voulait me laisser la possibilité de retrouver mes parents biologiques mais je n’avais aucune envie de retrouver ceux qui m’avaient lâchement abandonnée.
Ma vie se résumait à ça, l’abandon, la solitude et la peur constante de faire un nouveau rêve. Personne n’était au courant, pas même Debbie ma meilleure et surtout unique amie, pour tous j’étais la narcoleptique de service, la fille qu’on peut taquiner et chahuter sans qu’elle le remarque.
- Si seulement ils savaient quel douloureux secret je garde en moi…
Appuyée contre le tronc d’un immense sapin dégoulinant de brume je regardais la vallée s’étendre à mes pieds. Le paysage était d’une beauté à couper le souffle. Les chalets se perdaient entre les montagnes majestueuses et les couleurs de l’automne éclataient en corolles sanglantes et dorées sous les puissants rayons du soleil. Mon père avait eu raison de m’emmener ici. Londres me manquait, ses rues animées, ses commerces défraîchis, ses parcs verdoyants, ses monuments et son peuple chaleureux, mais dans cette région de France, à l’abri de la pollution et du bruit, mon père et moi nous éloignions de la souffrance et du souvenir de maman, comme si l’air vigoureux de la montagne suffisait à effacer ma douleur et ma culpabilité ! Parce que je suis bien coupable de la mort de ma mère adoptive. Les cauchemars revenaient toujours. J’avais huit ans et la vague d’eau boueuse ne s’arrêtait jamais de s’abattre sur moi, six mois avant la mort de maman je connaissais déjà les moindres détails de son décès, mais tout était flou et je ne distinguais que très vaguement son visage dans la voiture.
Ma mère était partie pour un séminaire sur l’agriculture dans le Yorkshire. Des pluies diluviennes étaient tombées, ce qui avait dangereusement augmenté le niveau des rivières, la petite voiture française n’avait pas supporté le choc et ma mère s’était noyée. Je n’ai jamais cru à la mort accidentelle. Cela aurait été un accident si je n’avais pas pu prévoir les évènements des mois à l’avance. Je l’avais suppliée de rester à la maison mais elle ne m’avait pas écoutée. Comment croire une petite fille de huit ans qui dit sentir un danger ? A seize ans je peux enfin dire ce que j’ai vu et ressenti. J’aimerais pouvoir me débarrasser de cette malédiction en partageant mon secret, mais je sais que j’effrayerai trop de monde. Trop de gens en ont déjà payé le prix. Ma mère, Noémie mon amie d’enfance, et toutes ces autres personnes que je vois succomber dans mes rêves. Je m’appelle Angela, j’ai seize ans et je peux sentir la mort, je suis une porteuse de poisse, un fardeau pour moi-même et vivre ici, isolée et loin de tout, me permets de ne pas mettre d’autres personnes en danger avec mes visions.
Cependant, j’étais loin d’imaginer que la vie normale à laquelle j’aspirais allait bientôt s’écrouler sous mes pieds. Un évènement allait changer le cours de mon existence de manière irrémédiable, mais pour le moment, je profitais d’un instant de calme pour décompresser avant de retrouver le brouhaha des couloirs du lycée. J’allais commencer mes cours de français en retard mais je m’en fichais comme de l’an quarante, de toute façon je savais que je ne passerai pas inaperçu. Où que j’aille, endormie ou éveillée, le regard des autres se pose sur mes paupières closes ou mes yeux ambrés. J’ai mis un certain temps avant d’accepter les critiques et les regards étonnés, mais avec le temps mes yeux de rapace m’ont permis de charmer quelques garçons trop vites effrayés par ma façon de les regarder. C’est pas ma faute ! Je me sens toujours obligée de sonder les gens pour anticiper une nouvelle vision mortelle ! Alors mes relations avec les garçons restent brèves et sans passion. Je n’avais d’ailleurs jamais eu l’occasion d’embrasser quelqu’un dans ma vie. Il y a bien eu Nicolas, mais j’ai mis un terme à notre relation avant notre premier baiser par peur de lui insuffler un poison mortel et de le retrouver dans mes rêves.
Une ombre s’est étalée à mes pieds. Je savais que j’allais avoir des ennuis, la demi-heure était passée et je venais de louper tout l’exposé de Debbie sur l’image de la madeleine chez Proust. Elle allait me tuer ! Et je redoutais davantage la colère de mon amie que la pionne qui m’a agrippée par la capuche pour m’emmener dans le bureau du proviseur.
CHAPITRE 2
PREMIERE RENCONTRE
Je n’avais pas l’habitude de me balader dans le grand couloir où se situe toute la face administrative du lycée. Du secrétariat à l’infirmerie, en passant par les bureaux des professeurs, le couloir m’ouvrait les yeux sur l’intimité du lycée, une intimité faite d’odeurs de cigarettes, de café, de sueur et de papier fraîchement imprimé. Tout sentait le travail, la rigueur et le calme, mais par-dessus cette apparente stabilité flottait un parfum étrange qui électrisait tous mes sens. Le parfum est devenu de plus en plus violent à mesure que nous avancions vers le bureau des admissions. Je suis restée figée sur place, humant l’air avec délectation, ce qui a provoqué la colère de la pionne.
Poussée dans le bureau d’admissions où se trouvait le proviseur, j’ai fermé les yeux pour boire à grandes gorgées le parfum étrange qui emplissait l’air. Les effluves volatiles se sont posés sur ma langue, doux, glacés, ils m’ont ramenée à des soirées d’enfance passées le nez collé au carreau à regarder tomber la neige. Ce parfum résumait en quelques notes fraîches et mentholées un souvenir d’enfance profondément ancré dans mon cœur, mais au-delà de ce souvenir, de l’implacable désir de toucher cette vitre glacée où je dessinais des étoiles du bout des doigts, le parfum me transportait vers des hauteurs, des cimes inconnues me donnant ainsi l’impression de planer dans un éther d’une pureté inouïe. Oui, ce parfum me faisait penser au ciel et aux hauteurs, à la liberté et au…
- Mademoiselle Davis, on vous dérange peut-être ?
Je suis sortie de ma rêverie aussi rapidement que je m’y étais plongée. La pionne, une grande brune à culotte de cheval, a ouvert la porte adjacente qui menait au bureau du proviseur. A contre cœur, les joues en feu, j’avançais vers ma destinée.
Dès que mes pieds ont foulé la moquette grise du bureau, j’ai immédiatement été submergée par la puissance du parfum. Le proviseur, un homme d’une cinquantaine d’années grisonnant aux tempes et au crâne légèrement dégarni, m’a fait un léger sourire avant de désigner une chaise sur laquelle je devais m’asseoir. C’est alors que j’ai vu à côté de moi, une main d’un blanc d’ivoire appuyée avec grâce sur le bras d’un fauteuil en cuir. Puissante, l’odeur a agrippé mes narines, ce qui m’a forcée à m’asseoir à côté de l’inconnu. Rougissante, gênée et ensorcelée, je n’ai pas osé lui jeter le moindre regard et me suis contenté de me tenir droite face au proviseur, et d’attendre qu’il prenne la parole.
- Une chance que vous séchiez les cours de madame Blanchard ! s’est vivement exclamé le proviseur après avoir tapé dans ses mains trapues.
Pour une chance c’en était une, j’avais au moins évité de me couvrir à nouveau de honte en m’endormant pendant une présentation soporifique d’A la Recherche du Temps Perdu. Pour perdre du temps, j’en perdais pendant les cours de Blanchard !
Le proviseur s’est raclé la gorge, puis, après m’avoir détaillé de ses yeux verts et trop globuleux, il a repris la parole.
- Bon, trêve de plaisanteries ! Je ne suis pas content du fait que vous ayez séché les cours de madame Blanchard, mais ça restera entre nous. Si je vous ai fait venir dans mon bureau c’est pour tout autre chose.
J’ai alors compris que cela devait avoir un rapport avec le mystérieux inconnu assis à côté de moi. Mon pouls s’est d’autant plus accéléré quand il a tourné son visage vers moi. C’était indescriptible. Comment mettre des mots sur une beauté aussi parfaite sans en altérer les traits ?
Mon cœur battait à toute allure et mes yeux ne quittaient plus son fabuleux visage. Ses longs cheveux d’un or flamboyant retombaient négligemment sur son front blanc, son visage était fin, doux, et ses joues creusées à la Johnny Depp lui donnaient un air androgyne sexy et totalement renversant. Sa bouche fine et pincée tirait légèrement sur le bleu comme si elle restait glacée, et je me suis surprise à penser que j’aurais aimé l’embrasser pour le réchauffer ! Mais par-dessus tout, son regard me transperçait et me rendait entièrement dépendante et à sa merci. Ses yeux d’un gris argenté immenses comme des lacs écossais et profonds comme les abysses de la mer m’ont sondée en s’étirant comme les agates d’un chat. Je suis restée scotchée, totalement subjuguée par le pouvoir de son regard.
Le proviseur s’est à nouveau raclé la gorge pour me sortir de ma contemplation, ce qui était difficile, car l’inconnu prenait un malin plaisir à me scruter avec une insistance proche de la fascination.
- Angela, je te présente Isaac Hayden.
- Zack, a tranché le garçon d’un ton très ferme.
- Mmh, oui, Zack. Donc voilà, Angela, Zack vient d’arriver au lycée et il aura besoin d’un chaperon pendant les premiers jours.
- D’un chaperon ? me suis-je exclamée, étonnée que ce terme soit encore utilisé. Mais monsieur Klein, j’ai plein de devoirs à rendre ! J’vais pas pouvoir m’occuper d’Isaac en plus !
- Zack, a répété le garçon, mais avec plus de douceur.
Je me suis tournée vers lui pour lui adresser un regard assassin. Si ce garçon devait être chaperonné ce ne serait pas par mademoiselle-porte-la-poisse ! Je ne voulais pas avoir la mort d’un aussi beau spécimen masculin sur la conscience et puis j’avais surtout peur qu’il me trouve inintéressante comme fille. C’est vrai, aucun garçon ne tombe jamais amoureux de son guide à l’école, c’est prouvé, avoir devant soi une nana qui ne parle que de cours ça complique les relations filles et garçons.
- Cela ne sera que pour quelques jours Angela, le temps que je prenne mes repères, a-t-il expliqué de sa voix douce et pourtant virile.
Tout cela me paraissait bizarre. Pourquoi moi, l’éternelle endormie, avais-je le privilège de m’occuper d’un aussi beau garçon ? D’ailleurs pourquoi un garçon aussi intelligent devait-il avoir besoin de moi ? Klein ne m’avait jamais aimée, et être dans son bureau pour lui rendre service me fichait la nausée.
- Répondez-moi sincèrement monsieur Klein, c’est la première fois que vous faîtes une chose pareille non ? Qu’est-ce qu’Isaac a de spécial pour être ainsi guidé dans un établissement de moins de cinq cents élèves ? Le tour sera fait en une heure maximum !
Le proviseur a immédiatement rougi. Il avait l’air d’une grosse tomate avec sa moustache mal taillée au milieu du visage, ce qui m’a fait sourire malgré moi.
- D’accord, mais cela doit rester entre nous. Zack est le fils d’un riche homme d’affaires et nous lui avons promis un accueil royal.
J’ai éclaté de rire en voyant les yeux du proviseur se perdre sous des vagues de sueur. Mais le sang m’est vite monté aux joues quand les lames argentées de Zack m’ont transpercée. J’ai blêmi, consciente de l’avoir peut-être blessé, voire offensé, en riant aussi fort. Pourtant je ne me moquais pas de lui mais de moi-même.
- Excuse-moi, mais monsieur Klein a dû faire une erreur ! Je ne suis pas la personne idéale pour être ton guide et puis j’suis pas le genre de fille que les garçons aiment avoir auprès d’eux…
- Mais c’est moi qui t’ai choisi.
Cette fois c’était trop. J’ai cru que je n’arriverais jamais à calmer les battements de mon cœur tant j’étais bouleversée par la déclaration d’Isaac. J’avais le rouge aux joues et devais ressembler de plus en plus à Klein, car il m’a fallu quelques secondes avant de reprendre mon souffle tant j’étais essoufflée par les coups répétés dans ma poitrine.
- Comment ça, tu m’as choisie ?
- Monsieur Klein a eu la gentillesse de faire parvenir des dossiers de chaque élève de ma classe et c’est toi que j’ai retenue.
J’avais l’impression d’être un article exhibé dans un magazine au milieu des courgettes et des couches pour bébé. Ce jeune homme était peut-être d’une beauté divine, il n’en restait pas moins un fils de riche qui se croyait tout permis.
- Alors c’est ça, j’ai été choisie parmi tous les autres élèves…quel honneur ! Et que vais-je devoir faire pour monsieur le riche héritier ? Lui porter son cartable ? Ou lui apporter son thé ?
Le proviseur s’est relevé si vite que son ventre imposant a ébranlé son bureau, ce qui a provoqué la chute d’un gobelet en métal rempli de crayons. Son visage était boursouflé et ses yeux globuleux vibraient de colère, je me suis fait toute petite en m’enfonçant dans ma chaise.
- Angela ! Le père de Zack est très haut placé et nous devons faire en sorte que son fils se sente bien dans notre établissement ! Tu as des responsabilités maintenant et si tu fais ta tête de mule je serai ravi de te mettre en colle jusqu’aux fêtes de fin d’année ! Est-ce que c’est clair ?
J’allais lui répondre mais Zack a relevé sa main pour calmer le proviseur. Alors sa voix si douce s’est élevé et a embaumé l’air d’un parfum frais et ensorcelant.
- Je crois qu’elle a compris, pas vrai Angela ?
Ses grands yeux gris m’ont sondée avec insistance, je suis restée muette devant l’incroyable profondeur de son regard, et pourtant la colère était toujours là, intense, inexplicable. Plus je le regardais, plus un désir ardent brûlait en moi, ses yeux, ses lèvres, son front si pâle couvert de mèches trempées d’or, tout en lui était tentation, mais je haïssais ce désir car tout en lui semblait être mensonge et manipulation. Ce n’était qu’un garçon riche et dénué de sentiments qui avait juste envie de jouer avec une pauvre gamine désenchantée.
Le proviseur s’est dirigé vers la porte de son bureau et l’a ouverte. Sous ses bras, de grandes auréoles de sueur imbibaient sa chemise à carreaux et ses jambes tremblantes semblaient trop courtes pour supporter le poids de son corps.
- Maintenant les enfants je vous prie de retourner chez vous, il est déjà dix-sept heures, la journée sera longue demain.
Nous nous sommes levés en même temps Zack et moi et j’ai enfin pu admirer toute la splendeur de son corps athlétique. Il était grand et élancé, vêtu d’un pantalon noir qui moulait ses jambes d’une longueur vertigineuse, il semblait sortir d’une autre époque avec sa chemise de flanelle blanche, mais peut-être était-ce simplement à la mode chez les riches héritiers ? En tout cas, cela me convenait, et je ne pouvais détacher mes yeux de son torse imposant et de ses épaules larges et musclées qu’il dissimulait à peine sous sa chemise.
Je m’en voulais d’avoir été aussi dure avec lui. J’avais terriblement envie de découvrir qui il était et pourquoi son choix s’était arrêté sur moi, mais c’est mon caractère, je suis toujours sur la défensive avec les gens que je ne connais pas. Peut-être est-ce parce que j’ai peur de les voir mourir à leur tour. C’est arrivé deux fois dans ma vie et à chaque fois que des liens forts se sont créés entre une personne et moi, cette personne est morte par ma faute. Je ne peux pas aimer, cela m’est interdit.
Il est passé devant moi pour mieux me tenir la porte, geste qui m'a semblé être d’une galanterie un peu excessive et trop bourgeoise à mon goût, lorsque le proviseur m’a interpellée avec l’accent vulgaire d’un poissonnier sur un marché.
- Et tâche de rester éveillée demain !
Un noir frisson a parcouru mon échine, la tête rentrée dans mes épaules je suis sortie du bureau en courant, fuyant la phrase menaçante qui résonnait dans ma tête.
Le vent de novembre fouettait mes joues avec rage, les larmes ont roulé sur mon visage, obscure, la peur me tenaillait le cœur. Il fallait que je coure, vite, toujours plus vite pour fuir ce garçon qui m’attirait déjà. Comment avait-il fait pour me choisir, moi qui pouvait le tuer d’un seul battement de paupières ? J’avais tout fait pour l’en dissuader, j’avais tout fait pour me convaincre qu’il ne m’attirait pas, que ses grandes manières et sa chevalière en or à son annulaire me rebutaient et me dégoûtaient, mais je n’arrivais pas à me mentir. Là, sous le vent glacé qui battait la cime des arbres, les larmes ont roulé sur mes joues, me rappelant la peine que j’avais ressentie le jour où Noémie était morte par ma faute, à cause de mon égoïsme et de l’amitié mortelle qui me liait à elle.