La poésie est un genre littéraire très particulier, un monde à lui seul, comme préservé du monde réel et qui pourtant contribue à nous le révéler. Si on souhaite comprendre la puissance qu'offre la poésie ( cette « sorcellerie évocatoire » ) , il faut se lancer sans filet et se laisser bercer par le texte : ne pas tenter de nager contre le courant.
A vrai dire, avant de m'être posé quelques jalons, je dédaignais ce style : je trouvais ça inintéressant, je m'ennuyais enfin pour faire court, je ne prenait pas plaisir à en lire jusqu'à ce que j'y prenne goût au fil de mes lectures et ça a porté ses fruits.
A présent, je me sens comme harpée par la musique des mots, ça peut être un voyage fabuleux ; c'est ensuite que l'on se rend compte qu'il y a tant de secrets à découvrir lorsqu'on lit un poème patiemment et pouvoir ensuite le relire pour l'apprécier davantage. A partir du moment où l'on a atteint ce vaste continent de la littérature, il y a de fortes chances pour que son pouvoir d'attraction ne nous laisse plus de répit!
Si je ne devais retenir qu'un poème en français, ce serait
la Prose du Transsibérien, de Blaise Cendras :
Petit extrait :
« En ce temps-là j’étais en mon adolescence
J’avais à peine seize ans et je ne me souvenais déjà plus de mon enfance
J’étais à 16.000 lieues du lieu de ma naissance
J’étais à Moscou, dans la ville des mille et trois clochers et des sept gares
Et je n’avais pas assez des sept gares et des mille et trois tours
Car mon adolescence était si ardente et si folle
Que mon cœur, tour à tour, brûlait comme le temple
d’Éphèse ou comme la Place Rouge de Moscou
Quand le soleil se couche.
Et mes yeux éclairaient des voies anciennes.
Et j’étais déjà si mauvais poète
Que je ne savais pas aller jusqu’au bout.
Le Kremlin était comme un immense gâteau tartare
Croustillé d’or,
Avec les grandes amandes des cathédrales toutes blanches
Et l’or mielleux des cloches.. » Cendrars était un bourlingueur né : il décrit ici, dans une sorte de gigantesque hallucination, les paysages qu'il traverse en train et qu'il contemple à travers les vitres sur les voies ferrées de la grande Russie. A Moscou, le Kremlin devient un gâteau aux amandes, succulent, non ? Seule la poésie a le pouvoir de dévoiler des rapprochements aussi incroyables. Ils sont quelques-uns, ces poètes, à parler de « correspondances» entre les choses : la poésie n'est rien d'autre qu'une façon neuve de percevoir le monde qui nous entoure et nous enlace.
Bon voyage en poésie.